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mercredi 21 juillet 2010
2010-07-21.

Chercher. Essayer. Réessayer. Encore et encore.

Doser le chlorure de palladium, le chlorure de sodium, le chloroplatinate de sodium, l’oxalate ferrique. Jongler avec les gammes de densités. Exposer, révéler, fixer, laver, sécher… Et recommencer.

Baisser les bras. Se décourager. Se reprendre. Et recommencer.

Changer de papier. Changer d’exposition. Changer la chimie. Changer les bains. S’épuiser le regard critique. Se reposer. Et recommencer.

Cent fois remettre l’ouvrage sur le métier.

Puis le feu allumé au four par les deux gueules, au bout de six jours et de six nuits passés à charger la fournaise, les émaux refusaient de fondre. “J’étais comme désespéré”. Dans cette détresse et quoique à demi-assommé de fatigue, dans l’état d’un somnambule, il s’avisa d’un oubli dans la composition de ses poudres ; il n’y avait pas assez de celle qui fait fondre toutes les autres. Tout était à recommencer. Il fallut de nouveau piler, broyer, être à la fois au four et au moulin, préparer une seconde fournée, sans laisser tomber la flamme et refroidir le fourneau.

À ce moment, le malheureux s’aperçut qu’il n’avait plus de bois. Les munitions allaient manquer, il était hors de lui, comme une espèce d’enragé. Il courut au jardin, se mit à arracher les échalas de ses vignes, les palissades du courtil, les lattes de ses treilles. Cela ne suffit pas encore. Il s’empara des tables, des meubles, de tout ce qui lui tombait sous la main et les jeta au feu ; puis il s’attaqua aux solives et aux lambourdes qui soutenaient le “plancher”, c’est-à-dire les plafonds. L’angoisse faisait de lui un damné. Il n’en pouvait plus de travail, de douleur, de la chaleur du four. Il y avait plus d’un mois que sa chemise n’avait séché sur lui. Sa femme jetait les hauts cris et se tordait les bras en hurlant “Au secours !, il est en train de brûler la maison”. Les voisins criaient “Au fou !”. D’autres le soupçonnaient de faire de la fausse monnaie. Tout le monde le regardait de travers. Les moins méchants se gaussaient de lui et en faisaient des gorges chaudes. Il allait par les rues, l’oreille basse, comme un coupable, et en rasant les murs, ruiné, sans le sou, devant au boulanger et ayant ordinairement, par-dessus le marché, “deux enfants aux nourrices”, avec des mois de pension en retard. Les malins disaient : “c’est bien fait, qu’il crève puisqu’il a le cœur de laisser sa femme mourir de faim et qu’il préfère s’amuser”.

Et pourtant, cette nuit de Saintes, où l’artiste dévoré de fièvre et de chagrin, se démène comme un possédé, et sacrifie ses meubles jusqu’au bois de son lit, les poutres de son toit, pour les livrer au feu, moins brûlant que le démon qui le consume, cette nuit de géhenne où il engloutit tout son bien pour le donner aux flammes, prêt à s’engouffrer lui-même, immolant d’un cœur sec au brasier, piétés, habitudes, tendresses domestiques, cette nuit-là est inscrite en traits de feu dans la mémoire des hommes.

Louis Gillet, “Les artisans de la grandeur française. Bernard Palissy.”, 1952.

2010-07-24-1. 2010-07-21-2.

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