navire | carnet intime | le troisième homme

samedi 14 janvier 2012

J’ai eu des amourettes de jeunesse. J’appelle ça des amourettes parce que cela ne durait généralement jamais plus de deux ou trois mois. Ce n’en était pas moins intense, ni moins romantique, mais cela ne débouchait pas sur une relation de couple. De beaux feux de paille, sans doute des étapes indispensables dans la formation du caractère. Puis, peut-être est-ce juste l’âge qui ne se prête pas à autre chose. On se fatigue vite des nouveautés, toujours en quête d’expérience, d’inconnu, d’étranger. Je crois me souvenir ne pas avoir été tendre en certaines occasions, et je m’en excuse.

J’ai eu des amours confortables, qui ont parfois survécu des années, sporadiquement. Rien de passionnel, sauf parfois au tout début, juste l’agrément d’être ensemble et d’occasionnellement baiser. On dirait aujourd’hui des “fuck buddies”, mais c’était avant tout des amis. D’ailleurs, je m’interroge de plus en plus sur les barrières qui nous interdiraient de coucher avec ses amis si le cœur nous en dit, si l’occasion se présente. Il se trouve que trop de gens portent encore une excessive valeur symbolique à l’acte sexuel qui n’a pas lieu d’être. Ce n’est pas un engagement psychologique, c’est avant tout se faire plaisir à deux. Ou plus.

Puis sont venues les amours sérieuses, tardivement. Peut-être faut-il une certaine maturité, genre plus de 25 ou 30 ans, pour s’y adonner.

Il y a eu Marc, donc, vers mes 27 ans. Ce n’était pas prévu qu’on tombe amoureux, ça a démarré un samedi soir sur l’écorce d’un marronnier du bois de Boulogne, nous n’étions pas là pour tomber en amour, mais pour décharger un torrent de tensions humaines, dans un silence quasi religieux juste troublé de ahanements. Il ne bandait pas. Alors, nous avons marché, avons parlé, de tout, de rien, des étoiles, puis il m’a dit au bord du Grand lac, je te raccompagne ? Nous nous sommes rencontrés. Et l’amour s’est installé peu à peu, au grè de dîners et d’autres sorties. Un jour, j’ai apporté des roses. Un jour, je lui ai dit je t’aime. Il a eu comme un air cruel et m’a répondu qu’il avait le sida.

J’ai pris mon temps pour comprendre que la cruauté n’était pas dirigée vers moi, j’ai insisté, et nous avons vécu une histoire d’une intensité que seul le tic-tac permanent de l’échéance proche et fatale peut permettre. Les feuilles fraîches et vertes du printemps, je savais que c’étaient les dernières que ses yeux verraient.

J’en suis sorti ravagé, brûlé. Et l’époque étant ce qu’elle était, mes autres amis tombant comme des mouches, cela n’aidait pas à autre chose que cultiver une noirceur du cœur de plus en plus cynique et misanthrope.

Il y a eu Yves, ensuite, vers mes 31 ans. Ce n’était pas prévu qu’on tombe amoureux, ça a démarré dans de longues et amicales conversations sur ce qui était le premier logiciel de vidéoconférence sur Internet. La majorité de francophones fréquentant l’outil étaient canadiens, alors, je n’ai pas choisi le pays. Yves me parlait de ses difficultés dans son couple, moi, je lui parlais du deuil qui m’obsédait. Nous nous sommes rencontrés. Et l’amour s’est installé peu à peu, au grè de nos longs échanges virtuels. Un jour, j’ai lui ai envoyé des roses. Un jour, je lui ai écris je t’aime. Je ne lui ai jamais dit, mais je sais qu’il sait, il m’a redonné le goût de vivre.

J’ai 45 ans, ou 46, je ne sais plus (et je n’arrive toujours pas à m’habituer cette idée, l’impression d’en avoir toujours 30). J’ai épousé Yves. J’ai dit merde à un pays natal qui m’a traité comme un citoyen de seconde zone et je m’apprête maintenant à changer de nationalité. J’ai largué ma vie d’avant et ce Paris que j’aime tant, mais qui me saisit de tant de mélancolie. Une ville peuplée de fantômes, de deuils. Ce Paris qui m’est en fin de compte si malsain.

J’ai blogué aussi, avec intensité, c’était l’ère du “réseau social” qui démarrait. J’ai croisé des centaines de parcours humains. J’ai forgé de nouvelles amitiés, parfois très improbables. J’ai beaucoup donné, j’ai beaucoup reçu.

J’ai suivi un de ces parcours, une voix qui me touchait. J’ai pleuré en lisant ce qu’il écrivait, non seulement parce que c’était bien écrit, fort et sensible, mais aussi parce que ce qu’il disait de sa vie entrait en résonance avec moi, avec mes préoccupations, mes sentiments et mon histoire. Deux ou trois occasions mondaines m’ont permis de croiser l’homme derrière ces mots qui me ressemblaient tant, et j’ai été frappé par sa beauté, son sourire, l’humanité qu’il transpirait. J’étais tombé amoureux, mais je ne lui ai pas offert de roses. Je ne lui ai même pas dit que je l’aimais.

Enfin si, je lui ai dit bien plus tard, à mots un peu couverts, par courriel, pour l’inviter à mon mariage. “Et, je suis un peu amoureux de toi, enfin de ce que tu exprimes, enfin de ce que je suis sûr que tu es, un mec immensément riche et talentueux. (Ouais, de ton physique aussi, je suis gai, hein…)”.

Il m’a répondu qu’il ne pouvait hélas venir à la cérémonie, et avec style et élégance amusée : “Juste en passant, est-ce que tu crois que c’est un bon karma de faire une déclaration d’amour à un quasi-inconnu la veille de son mariage ?”. Aussi, il rajoutait plus loin : “En fait, je suis plutôt content de constater que la proximité que je pouvais ressentir parfois n’était pas complètement imaginaire”. Ce qui scellait que je n’étais pas tout seul à ressentir le machin.

Les années ont passé, on s’est un peu perdus de vue. La distance qui nous sépare n’aidant pas.

J’ai publié récemment des photos de moi, des photos un peu dénudées. Il a surgi pour dire que ces images ne le laissaient pas indifférent. La conversation s’est poursuivie sur un mode outrageusement licencieux. Plaisant badinage. Nouveau entre nous.

Je passais sur Paris, nous nous sommes donc vus, pour mettre à l’épreuve de la réalité nos scénarios épistolaires. Bref, nous avons baisé. Et ce fut plus que bien. Une entrée directe dans le top 3 (et vu mon âge et le cubage qui est passé sous les pont, cela n’a rien d’une distinction légère…).

Je suis rentré à Montréal, heureux de mon voyage. J’ai retrouvé avec bonheur mon foyer, les gens qui m’aiment. Mais, dans un coin de ma tête, j’étais troublé par l’expérience passée.

Pour ne rien arranger, il m’a écrit qu’il ressentait “un gros crush” et que je lui manquais. Ce à quoi je répondis “Bon, ok, on s’aime. Je vais essayer de vivre avec ça, il y a pire dans la vie.” Parce que je ne pouvais rien répondre d’autre, j’étais effectivement amoureux, l’expérience n’ayant fait que précipiter et exalter un sentiment ancien. Et je le suis toujours.

Amoureux, mais pas prêt au nom de l’amour de rayer mes autres amours, et ce que j’ai construit dans mon pays. En lui disant cela, je l’ai horriblement blessé. Quelle horreur que faire pleurer quelqu’un que vous aimez.

Rétrospectivement, je me dis que j’aurai dû me tenir éloigné, raisonnable et prudent, mais la chair comme l’esprit peuvent être si faibles, si peu rationnels…

J’en arrive donc à la situation présente : j’ai mon cœur divisé en trois. L’un est mort, mais je l’aime toujours passionnément, l’un vit avec moi, et je l’aime d’une tendresse infinie, l’un m’a dit adieu, mais il me suivra dans mon cœur jusqu’à ma mort.

Je suis sorti me promener dans la neige. Et j’ai pleuré, non pas sur mon propre sort, mais sur le fait que quelqu’un quelque part pleurait à cause de moi. Et que je n’y pouvais juste rien. Et que cette impuissance me déchire.

Bref, mon parcours a croisé trois mecs extraordinaires, mais le dernier me laisse un goût de cendres, et je ne sais pas quoi faire avec ça. Ça me désole, profondèment.

J’ai vocation à aimer, me donner, pas à faire mal.

“navire”, carnets web | © 2012 laurent gloaguen.