Carnet web de Laurent Gloaguen

/ Bar des théâtres (circa 1986)

Le bar était plein à cette heure-là. Une foule mouvante et excitée occupait le moindre recoin. C’était soir de gala en face. J’ai difficilement réussi à me faire une place au comptoir. Coincé entre un pilier et une femme qui riait trop fort, j’ai longuement jeté des regards désespérés au barman affairé afin d’attirer son attention. Il s’est enfin penché vers moi, sans me regarder. J’ai murmuré ma commande. Cinq minutes plus tard, mon cognac était là, lui aussi coincé, entre des express et des demis. L’endroit n’avait pas changé, même clientèle cosmopolite, mêmes serveurs condescendants. Ce soir, il y avait quelques hommes d’affaires étrangers en costume gris, mais l’essentiel de la clientèle, en habit de soirée, était constitué de spectateurs du théâtre. Deux machinistes, un tapin, une vieille habituée, un présentateur de télévision et quelques touristes égarés ajoutaient leur touche à l’ambiance. La femme qui ne riait plus a dit qu’il était l’heure. Et cette rumeur a rapidement parcouru la salle. Les conversations se sont achevées. Des quantités de pièces sont tombées dans les sébiles et sur le comptoir. En groupes, ce petit monde à fiévreusement évacué le café. Ils ont traversé l’avenue, indifférents à la circulation, aux klaxons. Des lamés, des paillettes se sont allumés dans les faisceaux des phares.

J’ai réglé le cognac, évité le regard insistant du tapin et je me suis dirigé vers la sortie. Une voix féminine a prononcé mon prénom à mon passage. je me suis retourné, surpris. Une jeune femme derrière un croque-monsieur me regardait en souriant. Sans comprendre, je suis venu m’asseoir à sa table.

— Marc, est-ce possible ?

Après l’avoir dévisagé un instant, son prénom est venu à ma mémoire.

— Hélène, Hélène.

Répétant bêtement son prénom, je mobilisais toutes mes forces pour me soutenir. Elle m’a aidé.

— Marc, te souviens-tu ? Le lycée, Lucie, Monsieur Antoine.

— Que deviens-tu ? Cela fait si longtemps…

Le serveur a interrompu ces retrouvailles émues. J’ai commandé un café. J’ai regardé Hélène. Elle n’avait guère changé. Peut-être était-elle moins blonde ?

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