/ La chute d’un menteur
[…] Depuis la réception du manuscrit, le 12 septembre 2025, la machine Boréal, son éditeur québécois, roule à plein régime. En moins de quatre mois, l’équipe a lu, édité, révisé le manuscrit avant d’apporter les corrections dans le ping-pong habituel avec l’auteur pour envoyer le texte chez l’imprimeur le 27 janvier 2026.
L’ouvrage deviendra le phénomène de la rentrée. Mais le 22 septembre, éclate un scandale qui changera à jamais le monde littéraire ; on le soupçonne d’avoir utilisé l’intelligence artificielle. Trois jours plus tard, C’était ça ou mourir est retiré de la première sélection pour le Goncourt, car des soupçons de plagiat et de recours à l’intelligence artificielle pèsent sur son auteur. Mercredi, ce qui semble être le dernier chapitre de cette saga a été écrit : Boréal a annoncé mettre fin à sa relation avec Thélyson Orélien, affirmant que de « nouveaux éléments » prouvent le recours à l’intelligence artificielle.
[…] Catherine Ostiguy, la première actionnaire d’OstiguyCo – société qui détient la majorité des Éditions du Boréal depuis 2022 – a porté le projet et personnellement édité le livre.
Deux semaines plus tôt, elle décrivait sur un réseau social l’importance et la force de ce roman : « Je ne pensais pas vivre ça un jour. » Elle confiait avoir « tiré de la vertigineuse pile des manuscrits » C’était ça ou mourir comme « on extrait une pépite d’or ».
Mme Ostiguy soulignait alors que le roman « capte l’attention du monde entier » avant même sa publication. Sa conclusion se révèle aujourd’hui prémonitoire : « Ce roman, préparez-vous, aura l’effet d’une onde de choc. […] Thélyson Orélien : retenez bien ce nom-là. Il a une voix unique, un souffle rare. Une poésie inextinguible. Et il a plus d’un tour dans son sac. »
Dans une communication, le codirecteur du Boréal, Renaud Roussel, prédisait un succès sans précédent à l’étranger. L’éditeur avait reçu dans les dernières semaines « des centaines de demandes, de courriels, d’appels venus de toute la planète, de magnifiques déclarations d’amour » et d’intérêt pour publier le roman.
[…] L’engouement pour le roman a déferlé comme une vague dans le secteur de l’édition ici comme ailleurs. Dans l’Hexagone les critiques ont été dithyrambiques ; l’auteur a été invité sur les plus importants plateaux de télé.
[…] Cet intérêt a été détaillé dès le début de la controverse dans un article de Libération qui raconte la mise aux enchères, par le Boréal, des droits de diffusion du roman en France. Le quotidien rapportait par ailleurs qu’un éditeur s’était retiré après avoir remarqué des « incohérences » dans le manuscrit.
Quand les premières allégations du recours de l’intelligence artificielle par l’auteur ont émergé en septembre, le Boréal était monté au front. L’éditeur avait défendu bec et ongles son auteur dans un communiqué soutenant que le romancier avait « achevé le premier jet de son roman il y a plusieurs années, et [que] le texte a ensuite mûri au fil de nombreux allers-retours avec son éditrice, dont témoignent les versions successives du manuscrit jusqu’à sa forme finale ».
La Presse, Ulysse Bergeron, Charles-Éric Blais-Poulin, Ariane Lacoursière : “De l’espoir à la chute”.
[…] En 2008, Thélyson Orélien fonde avec quelques compatriotes le site Parole en Archipel, un blogue de « diffusion du poétique du monde ». Rédacteur en chef, il inaugure l’aventure avec un court poème, Mon chant (Inédit), qu’il signe de son nom. Ce poème, loin d’être inédit, appartient à l’Irlandais William Butler Yeats et date de 1919, a remarqué La Presse.
Ces vers volés auront été le premier plagiat connu d’une longue série. Le 23 septembre dernier, La Presse révèle que de nombreux textes attribués au romancier Thélyson Orélien de 2012 à 2014 et publiés dans différents médias québécois et français sont en tous points semblables à des publications ou des œuvres existantes d’autres auteurs. Dans un communiqué publié le 13 octobre, Thélyson Orélien attribue ces plagiats à des « erreurs de jeunesse ».
Or, plusieurs passages revendiqués par Thélyson Orélien jusqu’en 2025 sur des blogues sont en outre des collages, des plagiats ou des reformulations de textes d’autres auteurs.
La Presse, Ulysse Bergeron, Charles-Éric Blais-Poulin, Ariane Lacoursière : “Un jeune au talent extraordinaire”.
[…] Assoiffé de reconnaissance littéraire, Thélyson Orélien discute régulièrement avec des intellectuels de la diaspora. Le poète et linguiste Robert Berrouët-Oriol est du nombre. Pendant un peu plus d’un an, en 2016, les deux hommes se rencontrent plusieurs fois par mois au bistro de la défunte librairie Olivieri à Montréal pour parler de poésie.
[…] Aujourd’hui, M. Berrouët-Oriol est très critique du parcours de Thélyson Orélien, qu’il accuse d’avoir « monté un système de plagiat ». Et pourquoi ? Pour un concept « vieux comme le monde » de « transfert de classe », plaide-t-il.
« Thélyson Orélien aspire à la lumière. Il est d’origine populaire. Il aspire symboliquement à changer de classe sociale, à s’élever dans la société québécoise. Et il va se battre comme un lion dans le sens littéraire pour accéder à la lumière. »
Pour le directeur de l’Institut La Ronde, Simon Sain Fort, les dénonciations dont fait l’objet Thélyson Orélien « relèvent du racisme ». Au contraire, selon M. Berrouët-Oriol, la défense de l’auteur « au nom du racisme est scandaleuse et inadmissible » et ne permet pas de renier les « repères éthiques, moraux et déontologiques de la société ». « On ne peut pas vivre en société en foulant au pied des règles minimales du savoir et de respect », dit-il.
La Presse, Ulysse Bergeron, Charles-Éric Blais-Poulin, Ariane Lacoursière : “L’exil”.
En moins de deux ans, l’homme aura donc présenté à des maisons d’édition ou publié à compte d’auteur au moins cinq romans – dont une traduction –, un essai et un recueil de poésie.
Des extraits des romans Éternels amants et Le rêve de la mer noire, soumis à l’outil de détection Pangram, sont considérés comme « 0 % humain ». Avant novembre 2022, date de naissance de ChatGPT auprès du grand public, M. Orélien n’avait publié aucun livre autre que des recueils de poèmes.
[Des recueils de poèmes plagiés… “Aux Marges, Thélyson Orélien publie notamment Le temps qui reste (2015). Il dédie ce recueil de poèmes à sa mère, Solange. Il s’approprie en réalité les mots de 1953 de la poète cubaine Dulce María Loynaz, selon des vérifications de La Presse.”]
« C’est peut-être l’histoire d’un homme qui a trop aimé la littérature et qui a fait des bêtises en copiant dans son plus jeune âge », a dit M. Orélien à Libération mercredi, sa seule réaction publique après le désaveu du Boréal. « C’est très cruel par ici, du côté du Québec, c’est très cruel », a poursuivi l’auteur. « Je ne sais pas ce qu’ils vont vouloir maintenant. Après le livre, vont-ils s’en prendre à ma personne ? Parce qu’ils n’arrêtent pas de fouiller dans mes comptes, ils mettent des hackers pour fouiller. »
La Presse, Ulysse Bergeron, Charles-Éric Blais-Poulin, Ariane Lacoursière : “Un saut périlleux vers le roman”.
J’attends maintenant la vague des innocents qui vont nous dire “Et alors ? N’est-ce pas la nouvelle façon d’écrire ?”.
Au moins, le fraudeur peut-être-auteur a une certaine lucidité en déclarant à Libération : “présentement, je ne pense pas que ma parole vaille quelque chose.” Effectivement.
Discussion
Ton parallèle avec le cyclisme est très parlant. :-)
Ce qui m’épate et m’inquiète c’est que tant de professionnels de l’édition n’aient rien vu. J’ai eu la chance de lire le roman avant la tempête, et je n’avais pas été si emballée que ça, au début oui, puis ensuite il y avait comme des trames répétitives, un truc froid qui laissait en dehors. J’avais cru lire ici ou là qu’il s’agissait d’un premier roman, avais pensé que désormais de nos jours, il n’y a plus assez de travail d’édition, ces allers-retours qui font évoluer un texte, surtout quand l’auteur démarre. Puis j’avais lu la défense de l’éditrice et seulement là je m’étais dit, OK les uns ou les autres ont cru bon de déléguer une étape ou deux du processus à une IA et ça n’a pas amélioré les choses, au contraire. Et puis finalement il semblerait que ça soit du full IA. On est officiellement entrés dans l’ère du doute permanent en matière d’écriture. Et je pense que ça fera comme dans le cyclisme pour le dopage, on aura quelques outils de dépistage, et l’EPO ne passera plus mais ceux qui veulent réussir à tout prix auront une longueur d’avance sur les outils / les produits.