/ Les abysses sans fond de la politique américaine
Au début de ce mois, alors que les services météorologiques annonçaient une vague de chaleur exceptionnelle sur une grande partie des États-Unis, le maire de la ville de New York, Zohran Mamdani, a demandé à ses concitoyens de régler leur climatiseur sur 78 °F (25,5 °C) afin de réduire la pression sur le réseau électrique. Selon un sondage de Consumer Reports réalisé en 2021, auprès de plus de deux mille personnes, les Étasuniens laissent habituellement leur climatiseur sur une température moyenne de 71-72 °F (22 °C). Ce qui est plutôt frais.
À Montréal, au moment où j’écris ces lignes, la température est dans mon jardin de 32 °C et, grâce à notre thermopompe, la température intérieure est de 24 °C. C’est très confortable, même un peu frais à mon goût. Revenant de quelques minutes dans le jardin, lorsque tu passes de 32 °C à 24 °C, tu as brièvement la sensation d’entrer dans un réfrigérateur. Tout ça pour dire que 25-26 °C reste une température très agréable, surtout quand il fait presque 40 °C dehors.
La perception de température confortable est toutefois à la fois subjective et culturelle. J’ai trouvé sur Wikipedia qu’à Jaipur, au Rajasthan, une étude réalisée dans six résidences universitaires (naturellement ventilées) a établi que la température moyenne de confort était de 30,1 °C pour les étudiants.
Ajoutons qu’une température de 25-26 °C ne représente aucun danger pour la santé, et engendre tout au plus une légère fatigue si l’humidité relative est très élevée (90-100 %). C’est à partir de 28-29 °C que les risques se concrétisent et ceux-ci sont d’autant plus élevés que l’humidité relative est grande. (C’est pourquoi investir en premier dans un déshumidificateur, bien plus abordable qu’une thermopompe ou un climatiseur, est une bonne idée.)
Zohran Mamdani a expliqué qu’un “réseau électrique stable, c’est la garantie que la climatisation continue de fonctionner et que des vies soient sauvées”. “Ensemble, réduisons la demande et surmontons la canicule.” Bref, privilégier l’intérêt collectif sur l’individuel, et ce, pour quelques jours seulement.
L’infrastructure électrique de la ville de New York demeure déficiente depuis des décennies : les “black-out” y sont récurrents. Les New-Yorkais les plus âgés se souviennent encore du 13 juillet 1977 où c’est toute la ville qui a été longuement plongée dans le noir alors qu’une chaleur étouffante accablait les résidents. Ce fut un scénario catastrophe qui a causé l’explosion de bien des tensions économiques et sociales accumulées : émeutes, pillages, incendies criminels, etc. Le bilan fut lourd.
Mais que Zohran n’avait-il pas demandé là ! Le chœur des imbéciles et autres clowns du Grand Vieux Parti s’est immédiatement mis en branle pour dénoncer cet appel comme étant “totalitaire”, “socialiste” et bien sûr, “communiste”.
La bêtise n’a plus de limites aux États-Unis. Elle est tellement quotidienne et omniprésente qu’elle est désormais banale, et qu’elle va jusqu’à épuiser les capacités d’indignation. Elle est devenue l’ordinaire, la norme, et ne suscite plus, au mieux, qu’un haussement d’épaules navré. Il n’y a plus d’imputabilité, plus de décence et le moulin à conneries tourne en roue libre.
Alors est-il vraiment utile de préciser que ces derniers jours, comme prévu, le réseau électrique new-yorkais a été mis à rude épreuve ? La compagnie Con Edison a été contrainte de pratiquer des délestages, notamment dans le Queens, et a dû réduire la tension délivrée de 8 % sur de vastes zones de Brooklyn et du Queens, touchant près de 400 000 clients. La proposition de Zohran était raisonnable et censée, et j’imagine que tout autre maire de New York aurait agi de la même façon au même moment. Et elle n’avait rien d’inédit. Par le passé, cette demande a été régulièrement faite par les autorités, et pas qu’à NYC, et même dans des États républicains comme le Texas.
Le journal The Hill rapporte que le sénateur Rand Paul (R-Ky.) a déclaré que les propos de Mamdani étaient “la preuve que le communisme est (malheureusement) bien vivant”. Le sénateur Rick Scott (R-Fla.) a affirmé : “Voilà le communisme à l’œuvre”, tandis que le pathétique sénateur Lindsey Graham (R-S.C.) a lancé : “Les démocrates socialistes s’en prennent à votre climatisation” et ajouté “Voilà l’avenir que les démocrates wokes souhaitent non seulement pour New York, mais aussi pour la Caroline du Sud !”. Pendant ce temps, le département américain de l’Énergie (DOE) faisait discrètement disparaître de son site web une page qui recommandait de régler son climatiseur à 75-78 °F “pour des raisons d’efficacité énergétique”.
Le gouverneur de Floride, Ron DeSantis, badinait dans la poubelle auparavant connue sous le nom de Twitter : “Est-ce cela que l’on entendait par la chaleur du collectivisme ?”. Alors même que les autorités floridiennes avaient émis en juin dernier la même recommandation que Zohran Mamdani.
Même le sénateur Ted Cruz (R-Texas) a ajouté sa couche. Oui, le même gars qui fuyait à Cancún alors que des millions de ses concitoyens étaient privés d’électricité au beau milieu d’une tempête hivernale historique et se gelaient les couilles. Oui, le même gars qui visitait tranquillement le Parthénon à Athènes alors que les secouristes sortaient de la boue les cadavres de douzaines d’enfants emportés par une crue soudaine.
Est-il possible d’aller plus loin dans la méchante stupidité ? Oui, bien sûr, la députée Nancy Mace (R-S.C.) a qualifié le message d’“acte de guerre contre les femmes qui ont leur ménopause”. Oui, rien que ça. [Slow clap…].
L’ancienne ambassadrice des États-Unis auprès des Nations Unies, Nikki Haley, a déclaré : “Bienvenue au socialisme !” tandis que Vivek Ramaswamy a affirmé : “Voilà à quoi ressemble le socialisme. La solution n’est ni les restrictions ni les obligations. C’est le forage, la fracturation hydraulique, le charbon et le nucléaire. Voilà comment on fera dans l’Ohio.”
L’ancien président de la Chambre des représentants, Newt Gingrich (R-Géorgie), a suggéré que cette publication reflétait “la réalité de l’incapacité du socialisme étatique à résoudre les problèmes”. “Dire aux New-Yorkais de régler leur climatisation à 78 degrés est un aveu flagrant de l’incapacité de la gauche à fournir suffisamment d’électricité bon marché pour que les gens puissent être à l’aise même par temps chaud”, a-t-il ajouté. Et la liste des crétins est loin d’être terminée. Je pourrais aussi citer Lauren Boebert, Marjorie Taylor Greene, Spencer Pratt, etc.
Fatigue. Grosse fatigue. Voilà pourquoi je ne blogue plus sur la politique. Ça m’énerve, c’est exténuant, ce n’est pas bon pour ma tension artérielle. Et plus le temps passe, plus c’est pire. J’ai commencé à bloguer sur les sujets politiques en 2003 avec la guerre en Irak et les faucons de Bush. J’exprimais mon désarroi, ma colère, ma tristesse. Je pensais qu’on avait alors atteint le fond du baril de la stupidité, du populisme et de la méchanceté. Que ça ne pouvait pas être pire… Quelle erreur.
Discussion
La climatisation est là, et serait même là sans le réchauffement climatique. De nombreux États connaissent des étés chauds et humides, difficiles pour l’organisme, depuis toujours. Les canicules n’y sont pas un fait nouveau. Par exemple, en 1896. Et regarde une scène illustrant l’été à NYC en 1882…
De ce fait, aux États-Unis, le taux d’équipement en climatiseur est de 90 %, avec des variations importantes entre les États. Si le taux est de 7 % en Alaska, il est de 95-98 % en Floride, Iowa, Illinois, Oklahoma, Texas, etc.
La première fois que j’ai ressenti le besoin de clim dans ma vie, c’était en juin-juillet 2004 à… Montréal ! Avec des nuits lourdes et poisseuses dont je n’avais pas vraiment l’expérience jusqu’alors (sauf peut-être en Martinique).
En Europe, la question de la climatisation ne se posait pas vraiment jusqu’alors. Tu m’aurais parlé d’avoir la clim à Paris quand j’avais 30 ans que cela m’aurait paru tout à fait risible. Un truc de confort qui sert en moyenne une semaine par an ? Souvent pile-poil une semaine où je suis en vacances en Bretagne ou dans le Sud… Des 30 premières années de ma vie, à Paris, je ne me souviens que d’un seul épisode de canicule pénible (1976) avec une température record à l’époque de 34 °C. Aujourd’hui, on parle de 40 °C et plus…
Bref, la climatisation en Amérique du Nord n’est pas un luxe et n’est pas un symptôme du réchauffement climatique. Mais elle est en train de le devenir en Europe. Et n’oublions pas que la climatisation en général est non seulement un symptôme, mais aussi une cause.
L’objet de ce billet est essentiellement l’abyssale médiocrité de la politique aux États-Unis.
Comme je te comprends.
« Fatigue. Grosse fatigue. » Sollicitude. En attendant c’est toujours un plaisir de lire te prose.
Le rêve américain \o/
Oups, pardon, je sors …
Il fait 38C/110F ou plus et malheureusement des gens meurent ce n’est que la partie émergée de l’iceberg (blague de gout douteux).
Les écosystèmes meurent, les eaux de surface sont plus chaudes, les épisodes extremes de précipitations, la montée des eaux, les sécheresses sont les soucis plus graves et plus profonds mais le focus est trop souvent sur le climatiseur / la temperature ressentie.
Symptomes vs maladie, on se trompe à mon avis.