/ Les compères
Anonyme, seconde moitié du XIXe siècle. Ferrotype, 6,2 x 9 cm. BNF.
Il m’arrive de temps en temps d’exercer ma sérendipité sur le site de la Bibliothèque nationale de France, et je n’en reviens jamais les mains vides, comme le prouve cette charmante image.
Que sait-on d’elle ? À voir la notice de la BNF, vraiment pas grand-chose. Il est indiqué : “auteur non identifié”, “date de publication : 1853-1930” (c’est large…), “photographie positive : ferrotype”.
On devine sur les bords de l’image (que j’ai recadrée par souci esthétique), aux endroits où l’émulsion s’est écaillée, le support en métal qui est caractéristique du ferrotype. La forme irrégulière de la plaque et les rehauts de couleur (discrets, sur les joues) sont habituels avec ce procédé. La taille correspond au standard de 2½ x 3½ pouces (6,3 x 8,9 cm), un format usuel que l’on rencontrait par exemple avec des appareils de type Bon Ton View Box qui permettaient d’obtenir une image en quatre exemplaires sur une plaque 5 x 7.
Le ferrotype est un procédé rapide au collodion humide sur plaque de métal, successeur de l’ambrotype qui utilise des plaques de verre. Le fait que le support ne se brise pas a grandement participé à sa popularité. Il était par exemple possible de l’expédier à un proche, un usage qui fut répandu pendant la guerre de Sécession américaine. Bien que son invention soit parisienne (Adolphe-Alexandre Martin, 1853), la pratique du procédé connut son plus grand succès en Amérique du Nord et son apogée fut dans les années 1870-1880. Comme pour le daguerréotype et l’ambrotype, il s’agit d’un procédé direct, c’est-à-dire que c’est la plaque exposée dans la chambre qui devient l’image finale. Il n’y a pas de négatif intermédiaire permettant de faire des tirages supplémentaires et l’image est donc unique. Et, en corollaire, l’image est généralement inversée (il a existé des appareils pouvant rétablir le bon sens grâce à un prisme ou un miroir, mais leur usage fut moins fréquent).
Les artisans du ferrotype, les ferrotypistes, étaient souvent des photographes itinérants, se déplaçant de ville en ville, dans les foires, les fêtes foraines et les marchés, et même à proximité des champs de bataille. Ils offraient leurs services à des prix abordables, ce qui fait que le corpus des ferrotypes comporte plus volontiers des portraits des classes moyennes et ouvrières, ainsi que des sujets/poses moins académiques. La pratique foraine était aussi répandue en Europe, comme en témoigne ce ferrotype de 1893 représentant quatre compères à la foire de Mouscron (Wallonie).
Le Rijksmuseum Amsterdam possède un joli ferrotype qui illustre à la fois le métier de ferrotypiste ambulant et l’inversion de l’image.
Mais, revenons à notre image. La seule information solide est qu’elle fait partie de la collection de Georges Sirot (1898-1977), une centaine de milliers de photographies partiellement acquises par la BNF sous la houlette de Jean Adhémar, par achat en 1955 (60 000 images) puis par donation en 1956 (15 000). Cette collection, très éclectique, contient des merveilles de la photographie du XIXe siècle, achetées à une époque où personne ne faisait grand cas de ces images et où les prix étaient donc dérisoires. Des Delmaet et Durandelle, des Marville, des Blanquart-Evrard, des Bayard, des Bisson Frères, des Collard, des Tournachon, des Nadar, des Le Gray, etc., la liste est longue. Mais on y trouve aussi d’innombrables exemples de photographie populaire et anonyme, comme dans le cas qui nous intéresse ici.
Mais bon, je m’égare dans les détails… la seule chose importante que je voulais dire en publiant cette trouvaille est que j’ai un faible pour les grandes oreilles décollées.