Carnet web de Laurent Gloaguen

/ Sexe, sorcières et résistance

Soldate ukrainienne
Photographie NGO “ZEMLIACHKY”, via The Ukraine Media Center.

L’année dernière, pendant plusieurs mois, une femme au foyer ukrainienne de 35 ans, se sentant seule dans un mariage qui s’étiolait, a échangé des messages WhatsApp avec un commandant tchétchène, Achmad, stationné quelque part dans le sud occupé de l’Ukraine. Ils se racontaient leurs journées, leurs déceptions, leurs espoirs pour la fin de la guerre. Elle posait des questions sur le front. Il lui en parlait. « Envoie-moi une photo », dit-elle. « Je veux voir ta vie. »

Un après-midi, il accepta : une photo prise à l’intérieur d’un baraquement, où l’on voit lui et un autre soldat, tout sourire, devant l’objectif. Derrière eux, sur le mur, se trouvait une carte du camp indiquant la position de l’unité.

La femme au foyer n’existait pas. C’était en fait un officier d’âge mûr nommé Serhiy, travaillant pour la direction du renseignement militaire ukrainien, dans le cadre d’un effort concerté visant à soutirer des secrets aux hommes envoyés occuper son pays.

« Serhiy est un séducteur né », confie son commandant. « Les gars de notre équipe ont commencé à lui demander des conseils en matière de rencontres. » Peu après qu’Achmad eut envoyé cette photo, les coordonnées qu’elle révélait ont été frappées par un drone ukrainien.

[…] Rares sont les agents de la résistance [en territoire sous contrôle russe] à bénéficier d’une formation. La plupart apprennent sur le tas. Les partisans se partagent des manuels de techniques de combat imprimés afin d’éviter d’utiliser les canaux numériques vulnérables. Au sein de la brigade de partisans de Kherson, l’un des plus recherchés est un manuel datant de l’époque soviétique décrivant les tactiques d’infiltration de la CIA en Afrique pendant la Guerre froide. Aucune version en ligne n’existe, mais un exemplaire original, usé jusqu’à la corde, circule parmi les résistants.

« Votre CIA était douée pour ça », dit Dmytro. « Bande de bâtards, vous saviez comment vous servir du cul. »

Plusieurs imprimeries ukrainiennes ont mis au point des méthodes pour dissimuler des modes d’emploi dans des best-sellers. Un garde à un point de contrôle russe, feuilletant un livre de poche artificiellement usé, ignorera probablement que certaines pages expliquent comment le tuer.

Dans les territoires occupés, les femmes constituent l’épine dorsale de la résistance. Nombre d’entre elles occupent des postes au sein de l’administration civile russe – dans les dispensaires, les écoles et les bureaux gouvernementaux – et font rapport aux services de renseignement ukrainiens. Elles exploitent les préjugés des occupants : les soldats russes ont souvent du mal à imaginer que des femmes puissent être des combattantes. Rares sont ceux qui soupçonnent qu’une grand-mère passant devant leur caserne chaque matin, sacs de courses à la main, est le premier maillon d’une chaîne meurtrière.

[…] Les sources les plus précieuses sont les occupants eux-mêmes. En Ukraine libre, des agents nouent des relations en ligne avec des soldats d’occupation. La plupart de ces agents sont des femmes, même si certains hommes, comme Serhiy, ont un don naturel pour ça. Les soldats russes natifs sont généralement difficiles à approcher ; ils sont dans la transaction, m’a confié le commandant de Serhiy. « Dès les cinq premières minutes, ils demandent systématiquement : “On va baiser ou pas ?” » Les Tchétchènes, en revanche, sont « bien plus enclins à rechercher une véritable relation » et sont plus faciles à manipuler.

[…] Les femmes sont essentielles à la résistance ukrainienne. « Elles peuvent aller là où les hommes ne peuvent pas, faire des choses qu’ils ne peuvent pas », m’a confié Andriushchenko, qui dirige des agents à Marioupol. « De plus, elles sont impitoyables. » Plusieurs chefs de la résistance appellent leurs agentes « vidma », un terme récurrent du folklore ukrainien. Sa traduction la plus proche est « sorcière », mais sa connotation est tout autre ici. Ce mot dérive de « vidate », qui signifie « savoir ». Lesia Orobets, ancienne députée au Parlement ukrainien, explique : « Les vidmas étaient des sages. Elles comprenaient les secrets de leur environnement. Ici, en Ukraine, nos vidmas étaient respectées pour leur savoir, et pas brûlées vives pour ça. »

Ces guerrières-sorcières sont devenues les atouts les plus redoutés des services de renseignement ukrainiens, se déplaçant en territoire occupé comme des ombres. Orobets voyage souvent à l’étranger, où on lui demande parfois : « Que se passera-t-il si l’Ukraine n’a plus d’hommes ? »

« Attention à ce que vous désirez », dit-elle. « Si les femmes ukrainiennes prennent le pouvoir, il ne restera plus un seul Russe en vie. »

[…] Iegor Kravchenko, alias « Bélier », commande une compagnie du 426e régiment de systèmes sans pilote ukrainien. Chaque nuit, son unité déploie des drones d’attaque sur les territoires occupés. « Un pourcentage important de ces missions, m’a-t-il confié, repose sur des renseignements fournis par la résistance. »

Aujourd’hui, les frappes de drones à moyenne portée constituent le principal moteur de l’activité des partisans. Elles sont devenues d’une efficacité redoutable. Pour une cible prioritaire – un système de défense aérienne, un poste de commandement, un dépôt de munitions – il peut s’écouler de 15 minutes à quelques heures entre la transmission des coordonnées et la frappe. Il est même arrivé qu’un agent soit encore en train de discuter en ligne avec un soldat lorsqu’un drone a frappé la position. « Notre objectif », a déclaré Orobets, « est de faire en sorte que les soldats russes n’atteignent jamais la ligne de front. »

J’ai demandé aux partisans pourquoi ils me parlaient, partageant des détails intimes sur les opérations les plus dangereuses de la guerre. En partie, ils adressent un message à l’occupant : « Ici, vous êtes haïs. » Sestra l’a exprimé plus clairement : « Je veux que chaque soldat russe qui a foulé notre sol porte en lui cette paranoïa, suffocante, implacable, à chaque seconde. Je veux qu’il regarde la grand-mère au marché, le chauffeur de bus, le médecin à la clinique, le passant lambda dans la rue – et qu’il voie en chacun d’eux sa propre destruction potentielle. »

Quant à Achmad, le commandant tchétchène qui a révélé l’emplacement de sa propre caserne, Andriushchenko a été direct : « Il a disparu d’Internet, mais nous soupçonnons qu’il ne réalise toujours pas qu’il flirtait avec un tchouvak d’âge moyen », c’est-à-dire un mec.

Je lui ai demandé s’il craignait d’exposer Achmad comme source. « Non. J’espère que son unité apprendra ce qu’il a fait », a répondu Andriushchenko. « Et ensuite, j’espère qu’ils lui couperont les couilles. »

Extrait et traduit de The Atlantic, Ken Harbaugh, “The Warrior-Witches of Ukraine’s Resistance”.

Laisser un commentaire