Carnet web de Laurent Gloaguen

/ WikiFatigue

Ma “boîte utilisateur” m’informe que je suis un Wikipédien depuis 7 162 jours, soit presque 20 ans. J’ai été pas mal actif sur la plateforme il y a une dizaine d’années, mais dernièrement, mes contributions se limitent à de rares corrections de fautes de français par-ci par-là.

Les querelles de clocher, la complexité des règles et la bureaucratie qui va avec, la lourdeur de l’outil, les personnalités autoritaires et désagréables, les frustrés obsessifs, le francocentrisme, des dogmes irritants, etc., ont eu la peau de ma bonne volonté.

Mon mari devait, dans le cadre d’un travail universitaire, participer à l’encyclopédie collaborative. Disons qu’il en est bien vite revenu pas mal refroidi… L’accueil des nouveaux, ce n’est pas vraiment ça. À croire que certains gardiens psychorigides de l’orthodoxie ne sont sur la plateforme que pour dégoûter les nouveaux arrivants, préférant jugements pontifiants et péremptoires à toute tentative d’accompagnement et d’encouragement.


Le 31 mars, après quasiment 20 ans de contributions, j’ai clôturé mon compte sur Wikipédia. Je raccroche les gants, pour ne pas revenir, sauf de manière très ponctuelle et anonyme. Ma participation à la “vie wikipédienne” est terminée.

Ce départ n’est pas un abandon de l’idéal de libre partage de la connaissance, ni un désintérêt pour les sujets de qualité de l’information et de mise en récit du monde. C’est le point ultime d’une fatigue profonde de la manière toxique dont fonctionne la communauté de la wikipédia francophone. […]

L’origine est l’esprit “libertariano-anarchiste” de la communauté, marqué par un refus farouche des institutions, avec un mécanisme de traitement des conflits profondément défaillant. L’esprit du projet est simple sur le papier, mais devient très vite complexe quand on entre dans les détails. Il y a un corpus foisonnant de règles, de recommandations, de traditions, écrites ou non écrites, qu’il faut des années de pratique pour connaître. Rien n’est fait pour clarifier, synthétiser, et permettre simplement de trouver la bonne information. Certaines de ces règles sont obscures, car résultats de compromis boiteux, où seuls les anciens, qui ont participé au débat, savent où sont les non-dits. Vu de loin, c’est un joli lac tranquille, et une fois qu’on y est, c’est un marécage rempli de chausse-trappes. […]

J’ai vu de tout dans ma vie wikipédienne, et j’ai surtout vu un solide refus des “élites de la communauté” d’admettre qu’il y a un problème, et de le traiter. Depuis 15 ans, rien n’a fondamentalement changé. À la longue, cela amène une usure importante chez les contributeurs, même aguerris, qui partent (comme moi) ou qui se replient sur leurs contributions dans les pages techniques, et fuient les lieux de discussion communautaire.

Je pars avec le sentiment un peu amer que la communauté francophone est irréformable, et qu’il ne sert à rien de continuer à m’user et à me faire du mal dans cette ambiance toxique. Mais comme nul n’est irremplaçable, le projet vivra très bien sans moi et je trouverai d’autres manières d’occuper utilement mon temps.

Authueil, “Je prends ma retraite de Wikipédien”.

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