Carnet web de Laurent Gloaguen

/ Photomaté

J’introduis mon euro dans la fente du monnayeur, blindé comme un coffre de Fort Knox. La voix numérique au timbre nasillard m’interpelle “Veuillez introduire la somme exacte, attention, cet appareil ne rend pas la monnaie”. Je fouille fébrilement le fond du porte-monnaie afin d’arriver à la somme de quatre euros, montant dont le décompte s’affiche sur l’écran au rythme de la chute des pièces. J’ajuste la hauteur du siège tournant. “Pour la prise de vue, appuyez sur le bouton vert”. Je m’exécute en me raidissant… Clac ! sans préavis, me voilà comme un lapin saisi par les phares d’une voiture sur une route départementale. “Si cette vue vous convient, appuyez sur le bouton vert, sinon appuyez sur la flèche haute”. Bien sûr que cela ne peut pas me convenir, j’ai le col de travers et les yeux mi-clos. Ça commence bien… Je rectifie le col, m’essaye à un port de la tête plus altier et un air plus martial (comprendre moins avachi). Bouton vert. Clac. C’est quoi cette blague ? Je suis tout de travers, j’ai une épaule plus basse que l’autre dans mon geste d’appuyer sur le maudit bouton vert en face de moi. Un message menaçant s’affiche en rouge sur l’écran : “3e et dernier essai”. Zut, plus le droit à l’erreur. Petite rectification sur la hauteur du siège, concentration, blocage de respiration. Bouton vert. Clac, les flashs dans les mirettes déjà épuisées. Plus de prévisualisation sur l’écran, juste la voix exaspérante qui m’indique que je n’ai plus qu’à attendre trois minutes mes portraits en couleurs de luxe.

Je me rhabille dans cet espace exigu, tire le rideau et sors. Je regarde l’appareil qui promet monts et merveilles sur papier Kodak. Une blonde artificielle, comme la machine n’a jamais dû en voir, sourit en quatre poses. Attendre dans ce couloir de galerie commerciale miteuse à la sortie du métropolitain, ouvert aux quatres vents, au milieu des flots croisés de toute la misère de la cité, aux portes de cette gigantesque boucherie des âmes qu’est la gare Saint-Lazare. Des petits beurs zonent avec bruit et insolence, tous bardés du logo de leur aliénation sociale. Mon regard est hypnotisé par la flèche rouge qui clignote à côté de la fente réceptacle. Quelle contenance tenir dans l’attente ? une vieille me regarde déjà avec un air suspicieux. Je fais mine de regarder la vitrine déprimante d’un marchand d’articles de voyage. Mais quels voyages sordides peut nous promettre cette gare ? Je surveille la cabine du coin de l’oeil. Ces minutes sont interminables.

Crrrrr… Bzzzzz… Plop ! Le quadri-portrait vient de tomber tout frais. Je m’avance, saisit l’objet humide soigneusement par les bords, je le regarde stupéfait. Qu’est-ce cela ? Mais ce n’est pas moi ! À qui appartient ce visage ? Je ne m’y reconnais pas. Je scrute le moindre détail et je ne lis que souffrance, qu’une infinie tristesse. Traîtres ! Remboursez ! Je hais les Photomatons !

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