/ La révolution ArtCraft
Vous n’avez sans doute pas échappé à la tornade ArtCraft, ces applications qui copient les produits les plus connus d’Adobe et de Microsoft (mais aussi d’Autodesk et de Figma). Comme vous, j’ai vu des articles et commentaires à peu près partout, même dans des médias généralistes. Ce qui m’a donné l’occasion de voir beaucoup de bêtises et de jugements péremptoires.
D’innombrables vidéastes en quête de “views” sur YouTube, quantité de pseudo-experts pontifiants sur LinkedIn, se sont précipités pour être les premiers à donner leur avis tout frais, tout chaud, démontrant au mieux leur méconnaissance du sujet, au pire, leur fatuité. Beaucoup se sont limités à PhotoCraft, parce que Photoshop est probablement l’application la plus emblématique et que c’est la seule avec laquelle ils ont une quelconque familiarité.
“LOL, ces applications sont nulles, il y a des bogues partout. Passez votre chemin, il n’y a rien à voir.” Oui, tu as téléchargé une version alpha lorsque le buzz a commencé à éclore et tu as passé un maximum de 5 minutes dessus. Oui, il y avait encore plein de fonctions non implémentées et des comportements parfois bizarres. Et oui, tu t’es permis de juger tout ça de façon définitive et de jeter le bébé et l’eau du bain. Tu aurais pu dire : “En l’état, ce n’est pas utilisable dans un contexte de production, mais il faudra voir comment ça évolue.” Mais non, tu ne l’as pas dit, parce que tu es un clown.
Je dirais qu’au moins les neuf dixièmes des avis/opinions que j’ai pu croiser se cantonnent dans la superficialité. (Un ratio qui, vous me direz, n’est pas propre à ce sujet spécifique.) Peu ont vraiment pris le temps de tester plusieurs applications en profondeur, et encore moins à s’intéresser au processus de développement. Il y a tellement de gens à côté de la plaque que cela m’a quelque peu agacé (au cas où le ton de ce billet ne le laisserait pas deviner).
Idées reçues et grosses erreurs d’appréciation
Un premier point important, c’est que, contrairement à ce qu’on peut lire à droite et à gauche, ArtCraft n’est pas du reverse engineering au sens de décompilation des binaires d’un logiciel propriétaire (même si les cas de décompilation se multiplient aujourd’hui, souvent pour les jeux, par exemple Snowboard Kids sur N64). Il s’agit de cleanroom software engineering (ingénierie logicielle en salle blanche), où chaque fonction du logiciel d’origine est implémentée l’une après l’autre à partir de zéro (en langage Rust) et est rigoureusement testée pour voir si son fonctionnement est conforme à l’original, bien sûr sans réutilisation d’aucun asset. C’est bien plus de travail que certains l’imaginent.
Second point tout aussi important, ArtCraft n’est pas un projet de vibe coding au sens du gars pas forcément expérimenté en code qui demande en langage naturel à son LLM favori “Dis, développe-moi un jeu de démineur”. C’est un projet très structuré, entièrement à code source ouvert, accessible sur GitHub, en licence MIT ou Apache 2.0 (à votre choix), avec une feuille de route et une couverture des fonctionnalités, animé par plus de 420 contributeurs pour la plupart humains (chiffre pour l’application PhotoCraft) qui produisent des milliers de commits par semaine, et qui ont dans leur carnet à l’heure où j’écris ces lignes 2 021 tickets ouverts et 2 597 fermés. Je ne pense pas qu’il y ait de précédent dans l’histoire quant à l’envergure de ce projet.
On parle souvent de vélocité dans le développement de logiciels. Conséquence de ce qui est énoncé dans le précédent paragraphe, on peut parler ici de vélocité supersonique. Le rythme d’itération est affolant. Si vous avez installé l’excellent ArtCraft Launcher (l’équivalent de l’app Creative Cloud d’Adobe), vous verrez que les nouvelles versions sont quasi quotidiennes, voir biquotidiennes pour PhotoCraft. Même le lanceur est mis à jour plusieurs fois par semaine. Et tu vois le gars qui se plaint “Ouais, mais c’est trop nul, il n’y a pas cette fonctionnalité”. Tu te dis “C’est bizarre, je suis bien sûr d’avoir utilisé cette fonctionnalité il y a deux jours”. Tu vérifies, et oui, elle est là. Mets à jour ton app avant de chialer en public. Banane.
Et répétons-le à l’usage des mal-comprenants : ce sont des versions alpha. Et les pages du projet sont très claires à ce sujet :
Status: PhotoCraft is in early alpha, and we want to be straight about where it stands: much of Photoshop’s feature surface exists in some form, but it is not yet a Photoshop replacement for daily professional work. The biggest gaps are AI/generative features, 15 missing tools, depth in typography and pro workflows, and plug-in compatibility. (…) Expect rough edges, and please file issues (include your OS, document size, layer count and a screenshot).
État : PhotoCraft est en version alpha préliminaire et nous tenons à être transparents quant à son état actuel : la plupart des fonctionnalités de Photoshop sont présentes, mais PhotoCraft ne remplace pas encore Photoshop pour un usage professionnel quotidien. Les principales lacunes concernent l’IA et les fonctionnalités génératives, 15 outils manquants, la profondeur des options de typographie et des flux de travail professionnels, ainsi que la compatibilité avec les plugins. (…) Attendez-vous à rencontrer des imperfections ; merci de signaler tout problème rencontré (en précisant votre système d’exploitation, la taille du document, le nombre de calques et en joignant une capture d’écran).
Un commentaire sur l’une de ces vidéos Youtube d’un certain “pixelkat1819” :
What about “Still being developed” do all these youtuber reviewers not understand??
Not even in beta, let alone finished alphas.
I’m not saying these will be professionally useable once done… but to complain now about missing features and bug issues is beyond goofy to me. Of course its not worth switching… they aren’t done yet!
I’m thinking all these review channels are just clicky-bait garbage…. which I stupidly keep falling for.
Get back to us in a few months.
Qu’est-ce que tous ces YouTubeurs qui publient des tests ne comprennent pas dans l’expression “encore en cours de développement” ??
On n’en est même pas au stade de la bêta, et encore moins à celui d’une version alpha aboutie.
Je ne dis pas que ces outils seront exploitables de manière professionnelle une fois terminés… mais se plaindre dès maintenant de l’absence de fonctionnalités ou de la présence de bugs, je trouve ça tout simplement ridicule. Évidemment que ça ne vaut pas le coup de migrer… ils ne sont pas encore finis !
J’ai l’impression que toutes ces chaînes de vidéos de tests ne sont que du contenu poubelle conçu pour faire du clic… et je tombe bêtement dans le panneau à chaque fois.
Revenez nous voir dans quelques mois.
Voilà.
Quelques autres points en faveur d’ArtCraft
Les applications ArtCraft sont très performantes, ce qui est la conséquence naturelle d’un code tout neuf, optimisé, sans superposition de strates historiques et tout en Rust. Elles sont aussi très légères, autant sur le disque (195 Mo pour PhotoCraft contre 6,43 Go pour Photoshop) que sur la mémoire vive (une seule et même image ouverte dans les deux logiciels consomme 590,4 Mo pour PhotoCraft et 3,53 Go de RAM pour Photoshop). Elles se mettent à jour et se lancent en quelques secondes.
Petit aparté relatif à la performance. J’ai toujours adoré Illustrator. Je l’utilise depuis ses premières versions en 1987 (Illustrator 88). Pour mon étude de l’œuvre de Charles Marville, j’ai été amené à créer un fichier Illustrator pas mal lourd : une carte superposant les tracés de l’Atlas Vasserot de 1830 à ceux du Paris contemporain et les toponymies anciennes et modernes. Son affichage était très lent dans Illustrator, rendant les sélections et modifications pénibles, au point de travailler comme au bon vieux temps d’Illustrator 88 en mode fil de fer (sans prévisualisation). Trouvant les prix d’Adobe de plus en plus excessifs et leur formule d’abonnement très contraignante, j’ai voulu abandonner Illustrator. J’ai donc testé Affinity Designer (aujourd’hui intégré à Affinity by Canva), mais la comptabilité avec les fichiers Illustrator n’était pas là, n’important que des PDFs (ou les flux PDF à l’intérieur de fichiers AI), c’est-à-dire perdant toutes les informations de calques et autres métadonnées d’objets. Il y a quelques jours, j’ai testé VectorCraft. Pof ! Fichier ouvert quasi instantanément et affichage fluide et impeccable, avec tous les calques et groupes d’origine. J’étais sur le cul.
Bref, ArtCraft fait le travail qu’Adobe aurait du faire depuis des années s’ils étaient plus attachés à la qualité du code et l’expérience utilisateur qu’occupés à presser ses clients comme des citrons tout en laissant leurs applications s’emmerdifier.
Les applications ArtCraft ajoutent une architecture orientée automatisation qu’Adobe ne propose pas. Elles intègrent des canaux de contrôle JSON, une ILC et un serveur MCP (Model Context Protocol). Cela permet de créer des scripts d’automatisation ou de piloter l’application en langage naturel via un LLM pour réaliser des tâches complexes.
Toutes les applications ArtCraft sont disponibles sur Linux. Vous rêviez d’un éditeur de PDF performant sur Linux ? PDFCraft est là et gratuit, et les premiers utilisateurs semblent enchantés. Adobe et Affinity ont toujours expliqué qu’il n’y avait pas de part de marché suffisante avec Linux pour justifier leur absence de l’OS. Par le passé, beaucoup de créatifs tentés par Linux ont reculé en raison de la pénurie d’applications professionnelles. “Ouin, mais il y a GIMP !”… Sérieusement ? Va donc laver ta collection de t-shirts AC/DC ou Iron Maiden…
Enfin, pour ceux qui parlent de slop, croyez-vous que les développeurs d’Adobe, de Microsoft et consorts n’utilisent pas de LLM ? Ils vivent avec leur temps (mais ils n’ont sans doute pas trop le choix).
Dernier truc, les apps ont des versions opérables sur le web. Ça peut dépanner à l’occasion (je n’ai pas testé).
En brève et temporaire conclusion
ArtCraft, qu’on aime ou pas, est une révolution majeure. À terme, ce sera une suite d’applications plus performante que celles d’Adobe, de Microsoft, de Figma et d’Autodesk qui ont servi de modèles, une suite à code source ouvert, gratuite et disponible sur tous les systèmes d’exploitation. Des applications qui vont démocratiser l’accès à des logiciels solides qui étaient à ce jour inaccessibles à beaucoup pour des raisons financières. C’est une libération du carcan du logiciel propriétaire.
Le débat n’est pas “Oui, mais l’IA, c’est mal”. On est déjà plus loin et il n’y a pas de retour en arrière possible. Et oui, l’IA va sans doute provoquer la chute d’Adobe (vendez vos actions maintenant), mais il n’y aura pas grand monde pour pleurer. Pas moi en tout cas, même si j’ai passionnément aimé l’entreprise à ses débuts.
Pendant ce temps-là, les modérateurs de r/opensource font la guerre à l’IA. Et aux participants non anglophones :
If you don’t speak English, you need to find a different community. We cannot distinguish between AI-written and AI-translated. Since you don’t speak English, you can’t even verify yourself if it translated correctly.
Les gens censurés et/ou bannis de r/opensource ont trouvé refuge sur r/TrueOpenSource.
(J’adore les “dramas” sur Reddit.)
Nous vivons une époque formidable.
Idem, installé le launcher pour voir et j’ai installé pour l’instant Light, Photo, Vector et Pdf, soit l’équivalent de ce que j’avais d’un côté (Lightroom+Photoshop) pour le développement et la retouche photo ou d’un autre (Affinity (Designer), essentiellement pour produire des SVG)).
Eh bien vu la vitesse à laquelle ça sort, les nouvelles releases, et la vitesse d’exécution des applis, je suis réellement impressionné ! Sans compter comme tu le soulignes la faible taille occupée sur le disque.
Je suis curieux de voir ce que va devenir dans les mois qui viennent la suite Adobe, voire même Affinity (qui reste pour l’instant gratuit tant qu’on a pas besoin d’IA).