/ Vent du sud
Le tableau 南風 (Nanpū / Vent du sud), peint en 1907 par Wada Sanzō (和田三造, 1883–1967) à l’âge de 24 ans, est une œuvre importante dans l’histoire de l’art moderne japonais, et a été immédiatement reconnue comme telle : elle est couronnée lors de la première exposition officielle des beaux-arts créée sous le patronage du ministère de l’Éducation (Bunten, 1907). Elle est aujourd’hui conservée au Musée national d’art moderne de Tokyo.
Elle représente un groupe de quatre hommes sur un bateau traditionnel en bois, sous un soleil qu’on imagine de plomb, par vent frais à grand frais comme en témoignent les déferlantes. Au fond, on distingue une île dont le sommet agrippe les nuages. La figure centrale du tableau est le timonier debout, torse nu, drapé d’une étoffe rouge déchirée autour de la taille. Il se protège la tête du soleil avec ce qu’on imagine être une chemise, et se distingue par sa musculature puissante. À gauche, un homme assis, regardant dans la même direction que le timonier, semble pensif et comme contrarié. À droite, un autre homme, à l’air fatigué, nous regarde, ou plutôt observe l’auteur de l’image.
Cette scène est probablement inspirée d’un épisode de la vie du peintre. En 1902, alors qu’il a 19 ans, Wada Sanzō embarque dans la région d’Izu sur un bateau postal à destination d’Hachijō-jima. Avarié par une tempête au large, le voilier se mettra à prendre l’eau et dérivera plusieurs jours, avant d’arriver à accoster sur la grande île d’Izu. Les passagers avaient dû jeter leurs affaires à la mer pour alléger l’embarcation, mais un vieux marin aurait dit à Wada : “tu as un avenir” en lui permettant de conserver ses pinceaux et son matériel de peintre. Selon certains, le personnage assis à droite représenterait l’artiste lui-même, accablé par les événements, tandis que le personnage central héroïque symboliserait la résilience et l’avenir.
Cette œuvre s’inscrit dans l’occidentalisation de la peinture japonaise qui s’est produite sous l’ère Meiji (1868-1912), le mouvement yō-ga. Dès ses 16 ans, Wada Sanzō a décidé d’être peintre, contre l’avis de son père et de ses professeurs, et il quitte Fukuoka pour se former à Tokyo auprès du pionnier de la peinture occidentalisée Kuroda Seiki (1866-1924). Il a également fréquenté l’Institut de peinture occidentale créé par le groupe Hakuba-kai.
Après son succès avec Nanpū, et l’année suivante avec Ikun (un tableau représentant la coulée du métal dans un atelier de fonderie, une œuvre malheureusement disparue), il voyagea et étudia en Europe grâce à une bourse gouvernementale. Il travailla sur la théorie des couleurs (produisant plusieurs ouvrages sur ce thème, dont un réputé dictionnaire des associations de couleurs), conçut l’affiche officielle des Jeux olympiques de Tokyo de 1940 et fut même “directeur des couleurs” (c’est-à-dire conseiller artistique pour les décors et costumes) sur le film La Porte de l’Enfer (Jigokumon, 1953, pellicule Eastmancolor) de Teinosuke Kinugasa, ce qui lui valut l’Oscar des meilleurs costumes en 1955.
Pour l’anecdote, Wada Sanzō travaillait d’après modèles. L’homme pensif assis à gauche serait Kenjiro Ikeshima, un modèle professionnel qui a travaillé avec de nombreux artistes japonais de l’époque. Le timonier musclé serait très probablement Hanjiro Kono, le directeur du dojo de judo Meidōkan de la société de l’Océan noir, une organisation de droite nationaliste. L’homme fatigué à droite est sans doute Komataro Yamagata, un jeune peintre rencontré par Wada dans la sphère Hakuba-kai et qui était devenu un ami. [Source.]